Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Klask

Archives

1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 18:25

alain-damasio-zone-du-dehors

 

Il y a quelques temps, je vous faisais part d'une de mes découvertes littéraires, la Horde du Contrevent, écrit par Alain Damasio. Je suis assez fidèle dans mes lectures et j'ai donc décidé d'attaquer un autre de ses romans: la Zone du Dehors. Et bien, je ne suis pas déçu et j'irai même plus loin... Damasio est un vrai grand auteur.

 

Roman d'anticipation anarchiste, la Zone du Dehors traite d'un sujet on ne peut plus contemporain à savoir la société de contrôle. Dans une démocratie "parfaite" du futur (2084), sur un satellite de Saturne, Captp et ses amis sont des "voltés" autrement dit des partisans de la Volte, un mouvement d'émancipation qui lutte contre la gestion du quotidien. Le leitmotiv du livre: "Souriez, vous êtes gérés". Si on s'extrait du lieu, l'histoire est effrayante de réalisme!

 

Ce livre est d'abord une réelle critique sociale et particulièrement une critique envers la gauche gestionnaire qui oublie ce qu'est la Politique. Laisser faire le marché, s'adapter à la compétitivité, c'est aussi un choix, mais on ne voit pas bien en quoi il est politique! Dans le roman, les citoyens sont invités à noter leurs voisins, mais aussi les ministres qui, selon les résultats, montent ou descendent dans un classement d'environ 7 millions de cerclonniens. Un système qui paraît juste puisque tout le monde juge tout le monde. Une vraie belle société verticale qui s'oppose au mouvement horizontal des Voltés débordant d'imagination pour renverser Big Brother.

 

D'un côté les citoyens, sorte de mort vivants satisfaits de leur existence, de l'autre des créatifs qui souhaitent être libres et vivre la vie en prenant des risques. Un thème classique de la philosophie entre Raison et Passion, mais excellement bien traité par Alain Damasio.

 

Pour essayer de donner envie, j'ai choisi deux extraits:

 

Le premier est une conversation entre A, le Président, et Capt, le héros:

 

- Le cube? Savez-vous pourquoi il est le seul bâtiment non transparent de Cerclon? Pour qu'on ne voie pas qu'il est vide. Les politiciens n'ont plus qu'un rôle véritablement sérieux à tenir aujourd'hui: masquer qu'ils sont inutiles, que la politique est morte parce qu'elle n'est plus le lieu du pouvoir. Et ne croyez pas que ce soit un rôle facile à tenir. C'est un vrai métier, éprouvant, exigeant, que de paraître maîtriser des processus qui nous échappent presque complètement. D'aucuns s'attristent de voir les fonctions politiques accaparés par les comédiens. Nous devrions au contraire nous en réjouir: c'est une chance de pérennité pour le métier, une clause de survie. Non, le cube nous cache, monsieur Capt, les vrais pouvoirs sont ailleurs.

- Où donc?

- Pourquoi vouliez-vous détruire la tour de télévision?

- Répondez à ma question.

- Pourquoi vouliez-vous détruire cette tour?

- Le drapeau noir. [...]

 

Le second est une sorte d'interrogatoire public du héros:

 

- Monsieur Captp, nous vous voyons sourire aux revendications de vos frères radieux? Vous ne vous sentez pas solidaire de leurs requêtes?

- N'appelez pas "frères" des gens qui sont pour moi des chiens!

- Ce sont pourtant, comme vous, des révoltés...

- Des révoltés comme vous dites. Pas des Voltés! Je vais vous raconter l'histoire de ces gens. Je la connais bien parce que ça fait trente et un ans que je me bats pour ne pas la confondre avec la mienne.

 

Ils passent leur vie dans un chenil de plein air dont on ne sait plus très bien qui le subventionne ni qui le dirige, mais dont on voit assez bien qui en tire profit. Des hommes à fonction, des fonctionnaires si vous voulez, viennent leur apporter chaque jour deux kilos de pâtée. Parfois, ils ne viennent pas. Soit qu'il manque de pâtée en ce moment (c'est ponctuel, c'est l'usine qui "dysfonctionne", puis ça devient du ponctuel qui dure, puis cent ans plus tard on se rend compte que c'était du structurel fait exprès - passons...), soit qu'ils mangent eux-mêmes la pâtée qu'il manque.

 

Il est très possible que 200 grammes suffisent par jour ; il est très probable qu'un chien sauvage n'ait pas besoin de niche. Mais les chiens ont pris l'habitude du toit et des deux kilos. Alors, ils exigent deux kilos. Ils aboient que c'est leur droit. Personne ne dira le contraire... Mais ils auraient vécu avec un kilo, ils diraient qu'un kilo, c'est le droit. Ils jappent que c'est inscrit dans la déclaration des Droits du Chien, qu'ils n'ont naturellement ni écrite, ni forgée. Les fonctionnaires ergotent, mégotent, négocient: allez! Un kilo quatre! Les chiens ne sont pas du tout contents, mais il y en a toujours suffisamment qui admettent qu'un kilo quatre, c'est toujours mieux qu'un kilo. On passe le balai dans les niches. C'est fait. [...]

 

 

Black_flag.pngLoin d'être pour la destruction de la société, le livre de Damasio aborde également des questionnements sur l'après chute du système, sans concession d'ailleurs tant il est clair que l'anarchisme est un idéal impossible à atteindre (ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas tenter de la faire). On sent que l'auteur est allé plus loin que de vagues slogans et certaines cités "idéales" en prennent pour leur grade! De même, l'auteur est conscient qu'une société anar, si on ne réfléchit pas à un système de solidarité, laisse de côté les plus fragiles.

 

Alain Damasio prouve une nouvelle fois (car c'était le cas dans la Horde du Contrevent) qu'il est un bâtisseur de mondes (de l'imaginaire) et c'est ce qu'on demande à un auteur de SF... nous transporter!

 

Ce livre m'a fait réfléchir, m'a fait rêver, m'a donné aussi de nombreuses idées. Vous trouverez cela sans doute paradoxal de ma part, moi qui milite dans un parti politique, un parti politique qui, de surcroît, essaye tant bien que mal de construire, de composer (et donc d'une certaine façon qui se renie). Et pourtant, rien de tel que les lectures anar pour alimenter sa réflexion. Selon moi en effet, l'autonomie est le premier pas vers l'autogestion. Et tout le paradoxe consiste à dire que pour que l'individu soit libre, il faut que les individualités soient solidaires et fassent un travail collectif!

 

Redonner sa place au Politique, c'est redonner du sens à la fonction de "politique". Cela suppose bien sûr que le pouvoir soit partagé, que chacun l'exerce à tour de rôle ou simultanément, que l'on assume de faire des choix, que l'on ne fasse pas croire au peuple qu'il prend des décisions sous prétexte qu'il participe à des grands messes où tout est prévu d'avance. "Faisons-leur croire que ça vient d'eux". Avis aux militants PS, j'ai pensé à vous en lisant ce livre...

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Florent 22/07/2015 10:00

Même si vous n'écrivez plus beaucoup sur ce blog, vous pourriez parler de littérature bretonne lors d'un prochain article. Beaucoup de gens la méconnaissent, nous travaillons à la rendre accessible à tous gratuitement sur le site de notre association Daskor.

http://www.daskor.org/

Virginie 03/10/2013 21:18


Effectivement, mais la dictature communiste est quand même beaucoup plus coercitive, répressive et terrible. 


Sur Facebook, j'étais effarée de constater que la majorité indiquait leur lieu de travail, situation sentimentale, composition familiale, photos privées, etc... 


Sinon, j'ai oublié de te demander ce matin : tu crois vraiment que ceux qui se donnent tant de mal pour accéder au pouvoir accepteront de le partager voire de le céder pour que chacun(e) l'exerce
à son tour ? Et qu'est-ce qui pourra les y contraindre s'ils refusent ? Je te demande ça pour la gouvernance d'un pays parce qu'il est possible que ce soit faisable à une échelle locale ou
régionale.

Chacalito 04/10/2013 10:44



Je ne crois pas que la dictature communiste soit plus coercitive, elle est juste plus visible.

Pour éviter la monopolisation du pouvoir, il faut créer les institutions qui l'évitent! Autrement dit, partager les pouvoirs législatifs (autonomies) et surtout relocaliser le pouvoir. Ajoute à
ça des règles de fonctionnement comme le non-cumul des mandats horizontal (dans le temps) ou vertical (sur différents postes) et tu partages les charges. Réduire la professionnalisation. Le
système n'est pas pourri par essence, il est pourri par expérience. Dégomme-le en changeant les règles!



Virginie 03/10/2013 08:22


Moi j'ai pensé à une société communiste et notamment à la Chine (où il y avait déjà 300.000 caméras de vidéosurveillance à reconnaissance biométrique en 2008 à Pékin, par exemple. Sans parler du
contrôle du web et de la délation plus qu'encouragée.)


Même si la société de contrôle existe déjà en France et en Occident avec les outils technologiques (smartphones, web) permettant la géolocalisation, un fliquage des sites consultés, un espionnage
international (Echelon même si la France n'est pas en reste dans ce domaine) et tout ce que l'on ignore encore.


Sinon, tu m'as permis de connaître un nouvel auteur contemporain. les extraits donnent envie. Le style est affuté, le propos original et intelligent. Et l'histoire semble vraiment intéressante.


 


 

Chacalito 03/10/2013 11:19



Dictature communiste ou capitaliste, au final, il y a beaucoup de similitude. Le contrôle en particulier. Pour contrôler les individus, la dictature communiste créé des fichiers et espionne. Dans
une dictature capitaliste, ce sont les individus eux-mêmes qui donnent leurs informations privées! Genre facebook. Ce qui n'empêche nullement l'espionnage!


 


Je ne suis pas un spécialiste des auteurs contemporains hélas!